Foyer Pinel

L’association du Foyer Pinel tire son nom du foyer dans lequel elle a débuté ses activités d’alphabétisation à la fin des années 1990, d’abord de manière informelle, puis en se constituant en association en 2005. Le Foyer Pinel, situé tout près de la Porte de Paris, rue Pinel, était géré par la SONACOTRA et de nombreux Maliens (Soninke pour la plupart) y habitaient depuis les années 1960. Le foyer ayant été détruit au cours des années 2000, les résidents ont été pour la plupart relogés dans un foyer situé à la Plaine St-Denis, rue du Bailly, où les cours ont continué de se dérouler pendant plusieurs années. Depuis 2014, le foyer Pinel a été reconstruit tandis que le foyer Bailly a fermé. Aucun cours n’est donné dans le nouveau Foyer Pinel, mais une bonne partie de nos élèves y réside.

L’association du Foyer Pinel n’a cessé de se développer. Elle regroupe en 2021 plus de 60 bénévoles et dispense des cours à plus de 500 apprenants.

« Parce qu’il y a de la place pour tout le monde… »

On a souvent coutume, pour faire un peu cuistre et se donner une certaine assurance, de commencer un texte, a fortiori un « mot du Président », par des citations de personnes connues et qui font autorité. Celle que je vous livre ici en exergue est de Luis, dont je ne connais rien d’autre, hormis le fait qu’il venait de Cuba, qu’il ne parlait plus espagnol mais portugais, ayant vécu au Cap-Vert, et qu’il fut une belle rencontre parmi tant d’autres, comme on en fait au sein de l’association Foyer Pinel Alphabétisation.               

C’était un mercredi soir de novembre, il y a un peu plus d’un an, à l’Espace imaginaire de La Plaine Saint-Denis. Nous venions d’ouvrir une petite classe pour les « résidents » qui gravitaient autour de ce lieu aussi improbable que fantas(ma)tique et j’y animais le cours, ouvert à tous les niveaux. Il se déroulait dans un ancien conteneur aménagé pour les besoins des diverses causes qui y sont portées. Si le lieu n’était pas si exigu, nous ne disposions que d’une grande table en verre autour de laquelle des chaises ou des fauteuils dépareillés permettaient de s’assoir. La nouvelle des cours d’alphabétisation, portée par les bénévoles de l’espace, a commencé de se répandre et l’assistance s’est rapidement démultipliée : Issa, Boubacar, Adama et les autres… Luis nous rejoignait régulièrement mais un peu plus tard, son esprit libre étant peu assujettissable à la contrainte d’un horaire. Ce qui le poussait à venir était d’ailleurs, sûrement, plus le sentiment d’être indispensable au bon déroulement du cours, comme si sa présence était nécessaire. Un soir de novembre 2019 donc, je ne me rappelle plus lequel exactement, la tablée était plus que complète et nous apercevons, à travers la porte-fenêtre du lieu, une silhouette hésitante, sans doute apeurée par le monde et l’éventualité de sa confrontation avec la pratique du français. J’ai appris ce soir-là qu’il s’agissait d’Aurel, venu de Roumanie, qui aimait au final beaucoup la compagnie, notamment lorsqu’elle était agrémentée d’« eau magique ». Après avoir ouvert la porte, nous l’avons incité à nous rejoindre : à venir voir, juste voir, pour voir… Devant son refus insistant, Luis, traditionnellement calme, détaché et plutôt appliqué devant ses exercices de niveau B1, s’est écrié, de sa voix lancinante, une sorte de mélange entre Bob Marley et Doc Gynéco : « Viens, ici il y a de la place pour tout le monde »… C’était une évidence, un droit, une règle absolue, un impératif catégorique.

                Parce que ce qui caractérise le Foyer Pinel Alphabétisation, c’est que nous nous efforçons de ne jamais refuser personne. Les 60 bénévoles qui y œuvrent, professeurs, organisateurs, remplaçants et autres savent que, au-delà de la nécessité que le contexte géopolitique nous impose, il y a, en France, une tradition d’accueil et d’écoute que nous voulons perpétuer. Malgré les contraintes matérielles et le nombre, nous ne pouvons dire non à quiconque veut apprendre notre langue et cherche à s’intégrer parmi nous. Au Foyer Pinel Alphabétisation, il y a définitivement « de la place pour tout le monde ». C’est Luis qui avait raison.

                Parce que bien au-delà des 50 heures de cours de français par semaine que nous dispensons, dans des locaux qui sont gracieusement mis à notre disposition par la mairie de Saint-Denis et par Plaine Commune Habitat, en plus des cours d’informatique, des sorties culturelles mensuelles et des aides ponctuelles, notamment administratives et juridiques, que nous pouvons offrir, il y a du lien, de la socialisation et l’amour de la diversité.

                Aucun de nous n’est un professionnel de l’alphabétisation ou du FLE (Français langues étrangères). Nos cours ne sont peut-être pas parfaits, mais il y résidera toujours l’enthousiasme du néophyte, la volonté de servir une belle cause et, de plus en plus, l’amélioration par l’expérience, qui nous grandit toujours. Etudiants, actifs trentenaires, quarantenaires, cinquantenaires ou retraités, anciens qui œuvrent depuis plus de 15 ans au sein de l’association ou nouvelles recrues, l’ensemble des bénévoles reflète également cette diversité. Nous avons d’ailleurs coutume de dire que, pour nous rejoindre, il suffit d’être disponible 1H30 un soir de semaine pour venir à Saint-Denis animer un cours et, surtout, vouloir s’enrichir au contact de personnes venues d’horizons différents.

                1H30 c’est beaucoup dans nos emplois du temps surchargés et dans nos vies emportées par la course. Mais ces élèves-là vous le rendront au centuple, par l’énergie que certains mettront dans leur apprentissage, par leur histoire qu’ils vous raconteront par bribes si vous savez gagner leur confiance, par leur personnalité, par l’exemplarité de comportements qui ne peuvent que susciter l’admiration, par la reconnaissance éternelle que beaucoup vous montreront pour le temps que vous leur donnez, eux qui viennent de pays où l’école est souvent inaccessible. Certains cours vont vous toucher au plus profond. Figurez-vous Boubakar, grand gaillard de plus de 2 mètres, 160 kilos de muscles, extraverti en paroles lorsqu’il est assis sur sa chaise, suer à grosses gouttes au moment de passer au tableau pour faire une dictée de lettres… Imaginez-vous mimer, à des élèves du niveau 1, c’est-à-dire n’ayant pour la plupart jamais été à l’école et ne parlant presqu’aucun mot de français, la signification de termes un peu abstraits, mais pourtant utiles, comme « amour » ou « amitié »… Pensez à cette séquence où, envers et contre la géopolitique sanglante des Etats et des frontières, un Indien et un Pakistanais d’une part, une Erythréenne et un Ethiopien d’autre part, s’entraident pour apprendre… Rêvez de Mahamadou, fraîchement arrivé en France, évidemment sans-papier, qui, avec un niveau de français relativement correct, s’est proposé de nous aider à donner des cours, après les dures journées de labeur qu’il passe sur les chantiers, payé une misère et traité comme un chien…

                La période 2020-2021 fut particulièrement difficile, pour nous comme pour tout le monde. Il nous a fallu arrêter les classes, sans couper le cordon. En prenant des nouvelles souvent, en imaginant de nouvelles leçons, toujours, en cherchant à nous réinventer, enfin, notamment par le numérique. Certains cours ont pu reprendre pendant quelques semaines de fin juin à début juillet puis d’octobre à novembre, mais cela est resté insuffisant. Il nous a fallu aider autrement, par des contacts ou de l’aide alimentaire et préparer, en l’espérant, la reprise. Parce que nous ne refuserons jamais personne…

Luis est parti désormais. Il a sûrement quitté Saint-Denis pendant l’épidémie, au moment où l’espace Imaginaire a été démantelé, pour aller se fixer là où la bonne fortune l’aura guidé. Il ne nous reste plus, nous qui l’avons connu, qu’à imaginer ses itinéraires et ses pérégrinations et à souhaiter qu’il demeure heureux. Mais Aurel est resté et même revenu. Il continue à tenter d’écrire de sa main tremblante, justifiant comme un remède miracle, sa demande d’ « eau magique » que nous lui refusons toujours pendant les cours. Luis lui a passé le flambeau. Il incarne désormais la maxime que nous avons fait nôtre. Au Foyer Pinel Alphabétisation il y a et il y aura, à défaut de ce qui se passe aujourd’hui en France, toujours de la place et pour tout le monde…

Jérôme CALAUZENES