Association d’alphabétisation du Foyer Pinel
Cours d’alphabétisation et de FLE à Saint-Denis (93)

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Les Immigrés Soninké en France : le Cas des Soninké du Foyer Pinel

vendredi 5 novembre 2010, par Celine

 1 Introduction

Cet article constitue la synthèse d’un mémoire de sociologie écrit en 2004 dans le cadre de mon diplôme de maîtrise [1] . Le but de mon mémoire était de décrire et de comprendre le mode de vie des résidents des foyers appartenant à la communauté des immigrés soninké (peuple originaire de la vallée du Fleuve Sénégal) à travers une enquête de terrain réalisée au foyer Pinel et dans une résidence sociale de Saint-Denis. Je me suis intéressée à cette population et j’ai pu pénétrer le monde du foyer grâce à mon activité de bénévole dans une association qui a pour but de donner des cours d’alphabétisation aux résidents du foyer Pinel.

Ce travail est né d’une volonté de faire connaître une population immigrée trop souvent mal connue et dénigrée. Dans la société française, le travailleur immigré soninké est quasi-invisible puisqu’il est contraint de rester dans l’ombre à cause de sa situation précaire. Les foyers de travailleurs migrants sont en général considérés très négativement et vus comme des lieux aux marges de la société.

De nombreuses études sur les foyers de travailleurs immigrés ont été réalisées, mais celles-ci s’accordent surtout à dénoncer les conditions de vie misérables qui y règnent et l’état d’insalubrité des lieux, et ne développent pas suffisamment l’articulation entre migration et culture [2]. Ce travail, lui, a pour but de montrer l’ancrage social que ce type d’habitat (conçu au départ pour un séjour provisoire) apporte à la communauté de migrants soninké dans la société d’accueil et quel est son rôle dans le maintien du lien avec le pays d’origine. L’immigré soninké sera étudié en tenant compte de sa double identité. Il ne sera pas seulement réduit à un immigré avec ses problèmes dans la société d’accueil, mais il sera aussi considéré comme un émigré qui entretient des relations et attaches avec son pays. Cette approche a été largement inspirée par la lecture de La double absence d’Abdelmaleck Sayad, premier sociologue en France à avoir abordé la bipolarité de référence du migrant [3] et à s’intéresser à la condition d’émigré des travailleurs migrants, aux diverses causes et raisons qui ont pu déterminer leur départ et orienter la diversité de leurs trajectoires.

Il s’agira tout particulièrement de comprendre comment, suite au contact avec la société d’accueil, les résidents de Pinel recomposent, déconstruisent et reconstruisent leur culture et pratiques d’origines dans l’espace du foyer. Et d’étudier comment les pratiques culturelles du pays d’origine peuvent-elles être reproduites dans un type d’habitat complètement différent de celui qu’ils occupaient dans leur pays. Par des observations et entretiens au foyer Pinel, le mode de vie et les pratiques quotidiennes des résidents, leur organisation et la manière dont ils reproduisent dans cet espace le mode de vie de leur pays d’origine, seront décrites de façon détaillée.

Il est également intéressant de comprendre comment ces résidents Soninké construisent leurs stratégies de résistance à cette vie précaire d’immigré sans-papiers en France dans l’espace du foyer, de comprendre comment une partie de ces résidents vivent leur situation de sans-papiers, situation qui ne leur donne aucun droit dans la société d’accueil et qui les empêche de rendre visite à leur famille au pays.

 2 Le terrain

Les immigrés soninké vivant dans l’habitat collectif que sont les foyers ont un mode de vie particulier. Ce mode de vie sera décrit en détail à l’aide d’observations et d’entretiens puisés sur le terrain.

Le terrain de ce travail est le foyer Pinel géré par la SONACOTRA qui a habité exclusivement des hommes immigrés maliens pour la grande majorité soninké, de 1966 à la -n de l’année 2005, à Saint-Denis dans le quartier de la Porte de Paris.

A la date de rédaction de cet article, le foyer Pinel a été démoli, avec les années, et la suroccupation qui y régnait, le foyer était, en effet, devenu très dégradé et insalubre, ses résidents ont été relogés dans trois résidences sociales à Saint-Denis [4] .

Les occupants du foyer Pinel ne sont que des hommes [5] , leur moyenne d’âge tourne autour des 30-40 ans. Cependant, actuellement, on observe l’arrivée d’un nombre considérable de jeunes de 18-25 ans. Dans le foyer la grande majorité des résidents sont des immigrés soninké (on y trouve également en minorité des
membres de deux autres peuples : Bambara et Peul). Les soninké du foyer sont des hommes célibatairisés, c’est à dire que la plupart sont mariés au Mali, mais qu’ils sont venus en France sans leur(s) femme(s) et enfants. Leur but principal est de trouver du travail pour assurer les besoins de leur famille restée au pays. Les résidents du foyer sont dans des situations très précaires : beaucoup sont sans-papiers et analphabètes, ce qui accentue leurs difficultés à vivre en région parisienne.

  3 Les multiples fonctions sociales et économiques du foyer

Le passant ne peut deviner ce qui se cache réellement derrière le mur d’enceinte du foyer Pinel en regardant à travers la porte entrouverte même s’il comprend qu’il s’agit d’un lieu très animé. Le foyer n’est pas un espace où n’importe qui pénètre [6]

Le foyer ne peut en aucun cas se réduire à un simple lieu d’hébergement, il constitue un lieu de vie aux multiples fonctions sociales, le foyer deviendra tour à tour, selon les mots de Michel Poiret [7], "foyer-sésame", "foyer-village" et "foyer-annexe". Il est un habitat invraisemblable pour le continent européen, les visiteurs mais aussi les résidents eux-mêmes à leur arrivée en sont surpris :
« Quand je suis venu, je me suis dit, franchement, c’est ici qu’on l’appelle en France, franchement c’est une belle ville ! Dès que je suis arrivé au foyer, j’ai dit que c’est comme Afrique ! » Fodyé [8]

Le foyer-sésame

Le foyer est -foyer-sésame- parce qu’il permet à l’immigré soninké de se retrouver presque en famille, dans sa communauté villageoise. — C’est sécurisant pour lui, il bénéficie de cette convivialité, de cette notion de vie familiale qu’il a laissée en Afrique et qu’il a besoin de voir reproduire en France— [9] . Le Soninké se redéfinit dans le foyer par rapport à sa communauté d’origine, reconstituée et adaptée au contexte migratoire. Sa première démarche quand il arrive en France
est d’entrer en contact avec un membre de sa famille résidant du foyer. Le foyer Pinel a été pour tous les résidents que j’ai interrogés leur premier logement en France. Ainsi, le père, l’oncle ou le frère tentent tant bien que mal de trouver une place pour son parent dans sa chambre où les résidents vivent déjà souvent en surnombre. C’est ce parent qui va l’aider : aide essentielle puisque les débuts du nouvel arrivant en France sont en général très diffciles, surtout si celui-ci est analphabète ; ce parent lui donnera également de l’argent.

Le foyer devient donc le lieu où le nouvel arrivant trouve la sécurité, la compréhension et les informations indispensables à connaître, par exemple, pour la recherche d’un emploi. Le cadrage de la communauté du foyer joue donc un rôle essentiel pour ses débuts, ainsi, même s’il n’a pas de travail et n’a pas les moyens de subvenir à ses besoins, il est assuré d’avoir un lieu où il peut trouver un gîte et un couvert et ceci selon les règles de l’hospitalité et de la solidarité appartenant à leur culture d’origine. Enfin, c’est au foyer que l’immigré soninké reçoit
les conseils et le soutien psychologique des plus anciens, qui lui dictent ce qu’il doit faire ou ne pas faire a-n de mener à bien son aventure de migrant selon le projet migratoire de la communauté.

Le foyer-village

Outre le foyer-sésame, le foyer est un espace social reconstruit par les Soninké qui ont quitté le village pour la grande ville occidentale, c’est un “foyer-village” : quand l’on visite un foyer, on a l’impression d’entamer un voyage dans un village africain.

En effet, le foyer Pinel peut ressembler à un village africain dans la banlieue parisienne avec : son petit marché installé dans le hall d’accueil, les artisans traditionnels, les ateliers du tailleur, du cordonnier et du forgeron, les griots qui y habitent (ceux-ci sont souvent demandés pour les mariages), les odeurs de cuisine africaine qui flottent dans l’air, la cérémonie du thé dans les chambres, les rassemblements de fin de semaine, les réunions d’associations villageoises... Le foyer est donc bien un lieu où se recréent des espaces de convivialité à l’africaine. Il fournit des conditions de vie proches de celles du pays d’origine : organisation de la hiérarchie sociale, accès au service des artisans traditionnels, associations et alimentation. En ce qui concerne les repas, les résidents du même village s’organisent pour prépare le repas commun au foyer. Cette organisation est appelée tuuse. Une personne a la responsabilité permanente d’acheter la nourriture nécessaire au repas de tous les résidents du village, tous les mois chacun cotise pour les repas sauf les nouveaux arrivants qui n’ont pas encore trouvé du travail. Le foyer est donc bien un espace de vie qui concentre toutes les références à la culture
d’origine.

Le foyer-annexe

Le foyer n’est pas seulement un lieu d’ancrage social essentiel pour les résidents, mais il l’est aussi pour les autres membres de la communauté soninké, qui, même s’ils habitent en logement indépendant, se rendent fréquemment au foyer puisqu’il représente pour eux un pôle de sociabilité ; c’est pour ses raisons que Christian Poiret le nomme également -foyer-annexe-. Le foyer-annexe reste un point d’attache sécurisant pour celui qui l’a quitté, par exemple parce qu’il a fait venir sa femme en France et habite désormais un logement indépendant. Au foyer, l’on peut y conserver sa place sociale et son réseau de sociabilité. Le foyer est un lieu de regroupement, le week-end il est rempli de monde : anciens résidents, hommes et femmes de la communauté, enfants viennent au foyer. Dans cet espace de vie, tous les membres de la communauté, résidents ou non résidents du foyer peuvent avoir des nouvelles du pays. De plus, il est le cadre de célébration des fêtes, notamment les fêtes religieuses : l’on y vient pour les baptêmes, les mariages, pour annoncer les condoléances lors du décès d’un membre de la communauté.

Le foyer a donc pour une grande partie de la communauté soninké une fonction essentielle et ceci indépendamment de leur niveau social. Ainsi, pour Ibrahima, un Soninké sénégalais qui est en France depuis qu’il est enfant, cadre supérieur et qui n’a jamais habité dans un foyer se rendre au foyer une fois par semaine est une façon de se ressourcer : -Au foyer je me sens bien, c’est le seul endroit où je peux retrouver ma culture. Si je ne vais pas au foyer régulièrement, j’ai l’impression de perdre mes racines-.

 4 Un lieu de reproduction des pratiques culturelles

Il s’agira maintenant de comprendre comment, suite au contact avec la société d’accueil, les résidents de Pinel et de Bachir Souni recomposent, déconstruisent et reconstruisent leur culture et pratiques d’origine dans l’espace de leur logement collectif. Il est important de comprendre que malgré la fonction de contrôle social, voire policier voulu par ses concepteurs, les résidents se sont petit à petit appropriés des foyers : ceux-ci ont eu encore plus tendance à en faire leur “chez-soi” parce qu’ils n’avaient au départ pas la possibilité de s’installer dans d’autres types de logement. Ce sont les résidents appartenant à des communautés bien organisées comme le sont les Soninké qui ont été les premiers à se lancer dans un processus d’appropriation des foyers. En e-et, l’ouverture des foyers aux immigrés de l’Afrique de l’Ouest a abouti à un phénomène d’appropriation communautaire de ceux-ci. Ainsi, le mode d’occupation a modifié les normes définies jusque-là,le contrôle autoritaire n’a donc plus été possible et le règlement intérieur a perdu beaucoup de son sens.

Beaucoup d’espaces collectifs, conçus au départ comme des lieux de passage ou de stationnement, ont été transformés en petits marchés. Les commerçants se sont vite approprié les halls d’entrée, cours intérieures, salles collectives et couloirs. Les artisans tailleurs, cordonniers et forgerons y ont installé leur matériel et exercés leur activité et les cuisinières (venant de l’extérieur) viennent y préparer des plats traditionnels et les vendre aux résidents. Le repas traditionnel et le port
du boubou de certains résidents expriment le désir des résidents de recréer une atmosphère familiale après une dure journée de travail.

Cependant le signe le plus visible de l’appropriation est la suroccupation des foyers, l’hospitalité propre à certaines communautés telles que les Soninké s’exerçant souvent sans prendre en compte l’espace disponible. Pour cette raison, l’entassement d’une dizaine de personnes est fréquent dans une chambre ne dépassant parfois guère plus d’une dizaine de mètres carrés. Mais ceci ne veut pas dire que l’anarchie règne au foyer, en fait derrière le désordre apparent, les communautés Soninké, très organisées, substituent leurs règles à celles des gestionnaires, un
autre ordre est créé : les résidents se répartissent les chambres par famille et village, pour être accueilli il su-t de remplir les conditions de parenté ou d’alliance.

En observant le mode de vie et l’organisation des résidents du foyer Pinel, on peut remarquer que les immigrés soninké, même si leurs conditions de vie sont difficiles, trouvent les ressources pour se débrouiller, se maintenir à minima dans une situation acceptable. Ainsi, les résidents essayent de réduire les effets dus au manque de place pour mieux supporter la promiscuité. Par exemple, ils arrangent l’espace pour gagner de la place dans leur chambre en surélevant les lits avec des grosses boîtes de conserve afin de pouvoir y mettre en dessous un matelas. L’ingéniosité qu’ils utilisent pour arranger l’espace et rendre leur lieu de vie plus acceptable, est impressionnante et s’adapte aux situations : étant donné que certaines chambres au foyer sont partagées par une quinzaine d’occupants, les jeunes dormant avec les vieux, de nombreux compromis doivent se faire puisque les divertissements et activités des premiers ne sont pas nécessairement ceux des seconds. La télévision est donc source de conflit : les jeunes voulant regarder l’émission de musique passant sur la chaîne malienne la nuit, ne peuvent pas le faire par égard pour les vieux voulant dormir. Mais un jeune du foyer m’a raconté la combine que lui et ses amis ont trouvée pour regarder la télévision : ils se cachent sous leurs manteaux (attachés à la porte du placard) ce qui permet
d’étouffer le bruit et la lumière.

 5 Processus migratoire

Ce qui ressort de mes entretiens est que les immigrés soninké viennent en France dans l’espoir d’avoir une vie plus prometteuse que s’ils étaient restés aupays sans avoir les moyens d’assurer un avenir meilleur à leur famille, en travaillant en France ils espèrent répondre à leurs besoins. Nombreux sont ceux pour qui la France représentait l’Eldorado, le moyen de réaliser leurs rêves. Ils voulaient venir parce qu’ils désiraient être moins pauvres, moins frustrés de ne pas pouvoir acheter les biens qu’ils avaient envie d’acquérir et pour réaliser leurs projets : construire une maison en béton pour leur famille, acheter un terrain, avoir assez d’argent pour payer la dot de mariage... Les causes de la migration sont le produit de plusieurs facteurs, le besoin pressant de numéraire a fait de la migration un phénomène auto-entretenu ; les immigrés, par ce processus de dépendance, sont devenus essentiels pour l’économie villageoise, ce qui engendre une déstructuration de l’économie locale.

Les résidents soninké suivent un processus de migration individuelle de retour (son opposé est l’immigration de peuplement). Celui-ci est caractérisé par la figure du travailleur étranger, jeune, célibataire (marié ou non dans son pays d’origine) et venu avec l’intention de retourner dans son pays une fois l’objectif de la migration atteint. Le projet migratoire des Soninké met l’accent sur le côté collectif, au détriment de la réussite individuelle.

Une majorité de résident soninké pense que, en accord avec les patriarches, l’argent qu’ils ont gagné doit servir principalement à maintenir le système villageois. Leur aspiration est de retrouver leur place au village lorsqu’ils quitteront le pays d’immigration ; leur séjour est considéré comme transitoire.

Cependant, souvent, les résidents n’arrivent pas à fixer une limite à leur séjour en France. Au foyer Pinel, de nombreux résidents sont en France depuis une dizaine d’années (certains sont là même depuis plus de 25 ans). On peut se demander pourquoi ils restent en France autant de temps, étant donné qu’ils n’ont pu faire venir leur famille, qu’ils souffrent de ne pas voir leur femme. Certains résidents aimeraient faire venir leur femme en France, mais ne peuvent le faire parce qu’ils n’ont pas de papiers. D’autres évitent de faire venir femme(s) et enfant(s) car leur présence nuirait au projet migratoire collectif.

Dans ce contexte, le rôle des aînés est de contrôler le comportement des jeunes qui ne doivent en aucun cas s’écarter du projet migratoire collectif de la communauté. Les aînés jouent un rôle particulier dans le système de reproduction de la migration et veillent au respect des règles de la communauté. Le jeune est venu en France grâce à un membre de sa famille qui lui a payé les frais de transport ; ce dernier prend aussi en charge son logement et ses besoins jusqu’à ce que le nouvel arrivant trouve du travail. Ainsi, entre nouvel arrivant et aîné se noue un rapport de parrainage qui place ce dernier en position de responsable moral : il a
un droit de contrôle sur les projets du premier. Les stratégies individuelles sont donc parfois contrariées par la pression de la communauté.

 6 La condition de l’immigré soninké

Dans son ouvrage, Abdelmaleck Sayad aborde les multiples contradictions de la condition des immigrés en général : celui-ci n’est présent vraiment nulle part. IL nous fait prendre conscience de cette -double absence- : absent de son pays, son village, sa famille, mais tout aussi absent de la société d’accueil qui l’exclut et le traite comme une simple force de travail. Sayad aborde donc l’absurdité de la situation de l’immigré. Les immigrés soninké souffrent aussi de l’absurdité de leur
situation, toutefois, depuis qu’ils se sont organisés en associations villageoises, ils sont plus présents sur les deux espaces que sont leur village d’origine et la société d’accueil.

6.1 Situation précaire

Sans-papiers

Un grand nombre de résidents du foyer Pinel sont sans-papiers, ce qui leur rend la vie en France encore plus diffcile. Le fait qu’ils sont en situation irrégulière précarise encore plus leurs conditions de vie et de travail.

Certains résidents, n’ont plus qu’une seule chose en tête, une obsession qui les empêche de dormir : l’obtention d’un titre de séjour. Leur situation d’irrégulier leur semble sans espoir (particulièrement depuis l’accession de l’actuelle majorité au pouvoir). Ils désirent partir en Espagne ou en Italie parce qu’ils ont entendu qu’il était facile de se faire régulariser là-bas. Cela ne reste généralement qu’un rêve, ils ne veulent pas vivre une nouvelle aventure seuls dans un nouveau pays d’accueil alors qu’en France ils ont au moins leurs parents.

Être sans-papiers c’est aussi vivre caché et dans la peur de se faire arrêter un jour par la police. Ce qui est le plus angoissant ce n’est pas de devoir retourner en Afrique, mais c’est surtout de constater que l’émigration a été vaine, d’avoir autant souffert pour être finalement expulsé. Quand on n’a pas de papiers, on doit avoir un comportement irréprochable, ne commettre aucune erreur pour éviter de se faire remarquer. Par exemple, une personne en séjour irrégulier veillera toujours à payer son ticket de métro. Il y a aussi certains lieux parisiens qu’il vaut mieux éviter, comme les Halles par exemple, parce que l’on sait que les policiers y sont très présents. Le ton devient très fataliste quand l’on aborde le sujet : « J’ai pas peur, parce que je sais qu’il y a rien qui arrive sans que Dieu ne l’ait décidé, il faut que Dieu décide ! »(Fodyé)

Cette fatalité leur permet d’atténuer leurs souffrances
et de se distancer de leurs problèmes parfois trop di-ciles à supporter.

L’absence de droits au regard de la société française s’exprime, entre autres par l’impossibilité de trouver un logement, à moins que cela ne soit un compatriote en situation régulière qui prenne l’appartement à son nom. Ne pas avoir de papiers oblige donc souvent les résidents à prolonger leur séjour au foyer. Sans-papiers, il est plus diffcile de trouver du travail ; s’ils en trouvent un, ils sont souvent exploités par leur patron qui les sous-paye pour un travail diffcile et fatigant. Ils sont contraints d’occuper un poste non-qualifié et ne peuvent suivre aucune formation pour apprendre un métier plus valorisant.

Analphabète

La grande majorité des Soninké résidents des foyers n’ont pas fréquenté l’école publique ou alors seulement quelques années (par contre, ils sont nombreux à avoir fréquenté l’école coranique de leur village d’origine où ils ont suivi des cours d’arabe). Être analphabète augmente encore plus leur situation précaire en France, parce qu’il est très difficile de pouvoir se débrouiller. Au foyer, ils pourront trouver de l’aide auprès d’autres résidents qui ont fréquenté l’école ou qui prennent des cours d’alphabétisation depuis des années. Le métro peut devenir un labyrinthe cauchemardesque pour un immigré d’origine rurale et analphabète puisqu’il peut s’y sentir perdu spatialement et identitairement [10] . Si un résident est analphabète, il a régulièrement besoin de l’aide d’un résident pour les différentes démarches administratives qu’il doit accomplir.

Célibatairisé

Nous pouvons également nous demander comment ces personnes vivent leur situation ambivalente de célibatairisés, c’est-à-dire forcés d’être célibataires en France, mais souvent mariés avec des enfants dans leur pays. Une partie considérable des résidents souffre du fait qu’ils se retrouvent seuls en France alors que leur(s) femme(s) et enfants sont restés au village. Dans les entretiens qui ont été réalisés, le sujet revient souvent : le fait que leur femme est restée au pays est une grande sou-rance pour eux, d’autant plus qu’ils sont nombreux à ne pas pouvoir aller rendre visite à leur famille : puisqu’ils n’ont pas de papiers, ils sont
bloqués en France. Certains aimeraient trouver une femme en France, car, comme un des résidents me l’a dit : « Une vie sans femme, c’est très dur, c’est pas une vie ! » (Sékou). Leur sacriffice est grand pour subvenir aux besoins de leur famille au pays.

 7 Conclusion

Dans cette étude, le caractère essentiel du foyer (malgré sa fonction officielle d’habitat provisoire) pour les résidents de Pinel a été mis en évidence, en bonne partie grâce aux propos de ceux-ci. Nous avons vu que le foyer dépasse le rôle d’ancrage social, ses fonctions sont multiples.

En particulier, le foyer est un refuge pour ceux qui sont les plus précarisés, parce qu’ils n’ont pas de titre de séjour et/ou de travail, le seul endroit au milieu de leur société d’accueil où le fonctionnement interne suit les principes de leur société d’origine. Les résidents y reconstituent leur mode de vie villageois par un processus d’appropriation, pour cela ils ne prennent pas en considération les aspects du règlement. De plus, au niveau économique, le foyer permet aux résidents de pouvoir davantage économiser grâce au montant raisonnable de la redevance mensuelle que les résidents o-ciels doivent payer mais aussi grâce à l’hospitalité permettant aux plus démunis d’avoir gratuitement un endroit pour dormir ; les différents services qu’ils peuvent trouver à l’intérieur du foyer contribuent également à cet aspect. La surpopulation du foyer, due au fait que le nombre de ses résidents effectifs dépasse le nombre officiel, est due à l’application de l’hospitalité propre à la culture des résidents soninké. De plus, le nombre de personnes se rendant en visite au foyer dépasse de loin le nombre de ses occupants. Les foyers ont subi une appropriation par ses résidents telle qu’ils sont devenus des lieux centraux pour la plus grande partie de la communauté Soninké, où il est possible de retrouver ses racines en reproduisant les pratiques culturelles de leurs pays et
villages d’origine.

Les immigrés soninké sont donc très attachés à l’habitat du foyer, ils affirment eux-mêmes que, sans le foyer, ils seraient perdus. Toutefois, si le foyer est autant essentiel à cette communauté c’est parce qu’il n’existe pas d’autre structure d’accueil prévue pour eux, surtout pour les personnes qui sont sans-papiers et qui n’ont pas d’autres solutions puisqu’ils ne peuvent accéder au parc du logement. Les structures communautaires sont très rares en dehors des foyers. Le foyer, conçu au départ pour un séjour provisoire, ne remplit plus depuis longtemps sa
fonction initiale puisque souvent ses résidents prolongent leur séjour dans cet habitat pendant de longues années.

Le foyer est aussi un lieu d’entrave à la liberté, non seulement à cause de certaines dispositions du règlement qu’ils sont forcés d’appliquer mais aussi en raison du très fort contrôle social organisé par la structure communautaire et en particulier par les aînés. Aujourd’hui, la nouvelle génération tend à se révolter contre l’autorité des aînés qui “gouvernent” le foyer et les empêchent selon les dires de certains de “profiter de leur jeunesse”, une partie des jeunes résidents aimerait habiter dans un logement indépendant tout en continuant à faire des visites régulières au foyer [11] . Toutefois, d’autres jeunes continuent à aimer le mode de vie et l’ordre social en vigueur au foyer ; même s’ils en ont les moyens, ils ne quitteraient le foyer que pour libérer la place qu’ils occupent au pro-t d’un cadet, devant l’insistance des autres résidents.

Pour conclure cet article et se placer une dernière fois à contre-pied des études se focalisant sur la dénonciation des conditions de vie misérables des foyers, je laisserai encore une fois la parole à un membre de la communauté soninké. En demandant à Ibrahima (surnommé Foyer-man parce qu’il se rend tous les week-ends au foyer, alors qu’il est arrivé en France quand il était enfant, a toujours habité dans un logement indépendant et est devenu cadre) ce qu’il pensait de la destruction des foyers, la réponse obtenue a été : « Le foyer soigne, c’est thérapeutique ! Si on le détruit les immigrés soninké seront perdus, ce sera grave ! ».
Après le foyer-sésame, foyer-village et le foyer-annexe, le -foyer-remède- ! Le fait que cet immigré soninké, qui n’a jamais habité dans un foyer et qui n’est pas en situation précaire, considère que le foyer a carrément une vertu -thérapeutique- pour la communauté immigrée soninké puisqu’il leur permet de garder un certain équilibre psychologique en n’oubliant pas leurs racines culturelles, fait réfléchir. Le débat sur les solutions à apporter aux problèmes du logement collectif des immigrés en général, et des Soninké en particulier, doit donc continuer.

Documents joints

  • Les Soninké du foyer Pinel, lieux de vie et organisation (PDF – 3.7 Mo)

    Ce travail se propose de décrire et de comprendre le mode de vie des résidents des foyers appartenant à la communauté des immigrés soninké (peuple originaire de la vallée du Fleuve Sénégal)
    à travers une enquête de terrain réalisée au foyer Pinel et à la résidence sociale Bachir Souni de
    Saint-Denis. Cette population est trop souvent mal connue et dénigrée. Dans ce travail, son identité
    sera abordée en profondeur et pas uniquement du point de vue de la société d’accueil. Pour cela,
    le migrant soninké sera considéré non seulement comme un immigré, mais aussi comme un émigré
    maintenant des liens avec son pays d’origine.

    La trame de fond de ce mémoire est la fonction d’ancrage social que le foyer a pour ses résidents.
    Le foyer, qui a subi un processus d’appropriation (reproduction du mode de vie du pays d’origine des
    occupants) est un lieu essentiel pour ses résidents et pour une grande partie de la communauté, cet
    habitat collectif leur permet de ne pas perdre leurs racines culturelles et d’y retrouver une solidarité,
    une aide. Ces migrants, souvent en situation précaire, se sentent, grâce aux foyers, moins déboussolés
    dans la société d’accueil.

    Cette enquête se place dans le contexte actuel : d’ici 2005, tous les foyers seront remplacés par
    des "résidences sociales", habitat voulu plus réglementé et coercitif. Il sera question dans ce travail
    du déplacement des résidents du foyer Pinel à la résidence sociale Bachir Souni et de la lutte de
    ceux-ci pour conserver leur mode de vie communautaire.

Notes

[1C. Leuenberger, Les Soninké du foyer Pinel : lieux de vie et organisation, Mémoire de
maîtrise, Université paris 10, 2004

[2C’est seulement dans les années 90 que l’on peut observer un tournant dans l’étude de l’immigration soninké avec l’ouvrage de C. Quiminal, Gens d’ici, gens d’ailleurs qui analyse l’organisation en associations villageoises des hommes soninké travaillant en France et la création de projets de développement pour leurs villages respectifs.

[3Sayad A., La double absence, Seuil, 1999.

[4Les conséquences du passage à la résidence sociale, habitat beaucoup plus réglementé, ont été abordées dans mon mémoire mais ne pourront pas être traitées dans cet article qui se veut synthétique.

[5Aucune femme n’y habite même si certaines viennent quotidiennement au foyer préparer
des plats africains.

[6Les photos en annexe permettront de faire découvrir au lecteur ce "village africain dans la
ville".

[7Poiret Ch., Familles africaine en France, L’Harmattan, CIEMI, 1996.

[8Ce prénom est, comme tous les autres présentés dans cet article, fictif. Ceci pour respecter l’anonymat demandé par certaines des personnes interrogées.

[9Ch. Poiret, op. cit., p. 150.

[10Lire à ce sujet : R. Boudjedra, Topographie idéale d’une agression caractérisée, Gallimard Folio, 1986.

[11Si la situation -gée des migrants Soninké -conservateurs-, patriarches de l’immigration de l’Afrique subsaharienne en France, est décrite dans de nombreuses études. J’ai pu constater dans mes entretiens que certains jeunes résidents commencent à refuser le projet migratoire
collectif voulu pour la communauté. A ce sujet, voir la section -Evolution des mentalités- de mon mémoire...